2001 - 2011

 

Exposition des oeuvres de Hélène Amouzou, Elodie Antoine, Bachelot/Caron, Lucile Bertrand, Annick Blavier, Louise Bourgeois, Felten/Massinger, Filip Francis, Anne Fontenelle, Pélagie Gbaguidi, Anne de Gelas, Jérôme Giller et Nolwenn Dequiedt, Michel Hanique, Anne Lefebvre, Daniel Locus, Sandrine Lopez, Karine Marenne, Patricia et Marie-France Martin, Cécile Massart, Kumi Oguro, Kevin Reynaert, Studio 21bis, Bob Verschueren, Bernard Villers et Dorothée Wycart

 

Musée d'Ixelles
71, rue Jean Van Volsem - 1050 - Bruxelles
Jusqu'au 4 septembre 2011
Du mardi au dimanche de 9h30 à 17h
Fermé lundi et jours fériés

 

 

 L'émission "le Monde invisible" sur les 10 ans de la trame réalisée par Thierry Genicot, a été programmée à la RTBF 1 le jeudi 11 août 2011, une émission produite par le secteur Arts plastiques de la Communauté Française de Belgique et diffusée dans la série "Par Oui dire", une production de Pascale Tison.

LA TRAME DE LA PENSEE ARTISTIQUE

Pour célébrer ses dix ans d'existence, la trame, petite maison d'édition artistique bruxelloise s'offre un bijou d'expo au musée d'Ixelles.

Disons-le tout de go, voici une exposition comme on les aime, pas prétentieuse, mais sérieuse, conçue avec professionnalisme et réflexion, comportant des oeuvres de qualité sans en remettre. De la mesure, de l'intelligence et de la sensibilité.

Et puisque c'est de circonstance, voici un anniversaire bienvenu pour lequel on regrettera seulement, côté musée, l'éclairage inadapté et le système d'accrochage désuet. Dommage. Dix ans pour une petite maison d'édition, dans le bon sens du terme, artisanale, c'est fabuleux ! La trame a vu le jour à l'initiative d'une artiste, Annick Blavier, qui s'est constamment entourée de deux partenaires actifs. Tout dans le projet est culture dès lors que les éditions - fort variées dans leurs formes et leurs buts, puisque l'on va du catalogue au magazine trimestriel - sont pensées, conçues et réalisées avec des plasticiens, des écrivains, des philosophes, des historiens, et dans la pluralité.

D'une publication à l'autre, d'une manifestation à l'autre, il ressort apparemment deux priorités : une attention à la forme autant qu'au fond et une priorité accordée au féminin, sans oublier le sens critique et celui du dialogue par les multiples invitations, rencontres et accueils. Pour ces dix bougies, lumières de la vigileance intellectuelle, si l'on en juge par le contenu des publications et des participations, plus de 25 artistes ayant participé aux éditions ont été invités à présenter une oeuvre choisie d'un commun accord avec les éditeurs.

Et l'on constate que tout joue d'une certaine discrétion, d'une distanciation, d'une approche des choses très sensible, bannissant les évidences, les vérités assénées, le degré du superficiel. Il faut prendre le temps d'entrer en ces oeuvres, d'établir le contact dans ce que les objets ou les images ont à transmettre non comme message univoque mais comme questionnement, comme réflexion, ce qu'ils induisent, au-delà d'un esthétisme souvent fin et recherché, d'inconfort ou d'interrogation. Cité, Gilles Deleuze donne le ton : "Créer, c'est résister." Et résister, c'est bien sûr user de son sens critique. On ne manquera pas les vidéos de Sandrine Lopez, des soeurs Martin et celle de Dorothée Wycart sur la fusion de l'être et de la nature; si la réponse d'Annick Blavier est Non, on se demandera pourquoi, et l'on pénétrera à pas feutrés dans l'univers émotionnel d'Anne de Gelas. D'où provient la prolifération des champignons traités par Elodie Antoine, et pourquoi cet Hiroshima sur fond de ciel bleu par Daniel Locus, ou cette référence au nucléaire de Cécile Massart, pour quelle raison la photo se fait-elle peinture chez Bachelot et Caron et quel jeu Filip Francis met-il en scène ? L'actualité serait-elle de la partie, la marche du monde est-elle en cause ? A bien regarder.

Claude Lorent
La Libre Culture
22 juin 2011

NON-ALIGNEMENT

Une maison d'édition a cette sorte d'effet sur le lecteur: elle ne se compare à aucune autre, elle demeure secrètement construite sur des rencontres au fil des jours, des années, et exprime au besoin les soucis qui la navrent. Chaque responsabilité nouvelle, en matière de textes à publier, développe un esprit de découverte marqué par des écarts envers les normes prétendues, les fébrilités mondaines et, si l'on peut dire, l'ennui vers lequel se porte toute option banalisée quant à la forme et au fond du livre ou du recueil que l'on désire voir paraître.

L'actualité littéraire et plastique donne à la trame l'occasion de prouver que de telles considérations, loin de lui être inconnues, témoignent en ce qui la concerne d'une vraie ligne éditoriale. Mais qu'est-ce qu'au juste que la trame? Lorsqu'elle en parle, Annick Blavier exprime la nécessité de réunir des auteurs, de les faire se croiser "ensemble et librement" avant de les imprimer. Attentive aux questions qui lui sont posées, elle s'enthousiasme au rappel de ce que fut durant maintenant une décennie un travail mais davantage une joie, sans rapport avec les poids et haltères que le contexte où évolue l'ambition de servir le livre désigne souvent. Et elle souligne que bien des éclairages inédits attendent celles et ceux qui se rendent à l'exposition que la trame présente au Musée d'Ixelles, entre les murs de sa Salle grise. Cette exposition, justement si elle est ponctuelle, et si elle offre de prendre mesure de l'absence de règles qui, à la poursuivre avec tant d'obstination, incarne pour finir la seule règle mise en oeuvre par la trame, ne peut en aucun cas être comprise comme un point fixe, ou un point d'arrêt.Tout d'abord parce qu'elle bénéficie de collaborations jouant de leur éclectisme, témoignant d'une ouverture continuelle à l'apport, à l'invention d'autrui, entre le "je" et "nous, et, de surcroît, parce qu'elle insiste sur la singularité de la notion de lieu, lequel devient pareil à un accord musical, à une convocation de présence où se trouvent placés sous tension les échos réciproques entre instance d'écriture et dispositifs divers, de la prise-écran au pur emblème visuel. Nous voici très loin de la foire d'empoigne "culturelle" et des clichés, hostiles au partage des intuitions, qui abondent dès qu'il s'agit de rapprocher texte et regard. Arnaud Matagne et Dorothée Wycart, organisateurs, avec Annick Blavier, de l'événement, ont su lui consacrer de bonnes forces: il est vrai que tous deux sont actifs à la trame, qu'ils ont eu le réflexe de se dégager des conformismes qui ordinairement enferment dans un étau les démarches accomplies sous le signe de l'image, ou bien sous celui, offre d'une métamorphose du réel en foyer mystérieux, de l'installation.

La vie d'une édition tient en peu de dates - ou en beaucoup. Dix ans d'existence, c'est mettre un pied devant l'autre et avancer, quand on a le goût de prendre des risques, comme si le lointain que l'on a longtemps souhaité rejoindre acquérait la valeur d'une cible pour tireur à l'arc. Quiconque ayant aimé la compagnie de la bibliothèque connaît le prix du temps qui s'attache à une collection choisie, à une rangée d'ouvrages à la tranche de couverture identique ou non. Des mots qui ont ému, à l'enfance et plus tard, des idées qui ont permis que l'on grandisse en dehors de certaines mythologies sociales et affectives, rien ne disparaît entièrement, mais rien non plus de la chair des volumes que les mains ont saisis ou repris, et il semble que la trame n'ait cessé de s'en souvenir. Gilles Deleuze a, pour cette raison, été invité ici comme un hôte exceptionnel. Avec ses pairs, même si les idiomes varient, si le chant se distingue de l'expression conceptuelle, il quitte le rôle de tuteur obligé que la coutume, quel dommage, impose en guise de préséance alors que c'est d'aspiration qu'il faudrait parler. Le rhizôme deleuzien inspire actes et récits du monde qui se trament, signalant que la pensée repose sur un toucher collectif et ne s'intègre à de l'inachevable que grâce à la perception sensible. Ce qu'une édition se devait sans doute de prendre en compte. Annick Blavier est plasticienne, Dorothée Wycart également, leur dialogue avec Arnaud Matagne, historien d'art insiste sur la convergeance de la parole. La formule forgée par le critique Pierre-Louis Humbert, "juxtapositions intrépides", définit ainsi le programme qu'applique au gré des vents adverses mais que l'irrégularité de leur survenue rend étrangement complices, le journal de "la maison", intitulé Non, pas ce soir. Les signatures s'y montrent aussi multiples et hétérogènes que dans "les classiques" qui, de leur côté et sur le mode du cahier mince, docile à la paume, doté d'un grain qui n'a aucune honte à réprimer une froideur de façade, retiennent par la richesse de leur contenu d'éléments en fusion. Le journal se feuillette en grande largeur, on a l'impression de brasser de l'eau: légèreté du support, énergie chromatique, contraste fluide entre les noirs et les blancs, choc engendré par des photographies qui ne se privent pas de jeter au visage quelques poncifs d'idolâtries détournés avec justesse, que ce soit eu égard à la situation des femmes dans la modernité ou à l'influence du radicalisme politique que nombre de gouvernements actuels honorent en balisant l'opinion à l'aide de sémaphores de peur. Les articles y décochent de sérieux coups de semonce et ni les idéologies dénonciatives, ni les discours où s'affichent des fausses sciences ne sont épargnés. Mais que serait l'ironie sans la poésie? Elle guide les passeurs intransigeants qui, par notes en mosaïque, émaillent les pages des cahiers. Ceux-ci sont de deux catégories, l'une-appelée En vis-à-vis - insistant sur un aspect de contact, et l'autre - Petites histoires - plutôt sur l'intime. Les noms réunis sont célèbres, et parfois aussi ils apparaissent pour la première fois: les personnalités sont d'un intérêt remarquable, les phrases et paragraphes qu'elles donnent s'emplissent d'une relation à l'être qui suppose vaincu le dessein d'entrer dans le rang.

Aldo Guillaume Turin
l'art même